La manière dont beaucoup de personnes -de tous âges- sombrent dans la solitude et/ou la désespérance parce qu'elles ne peuvent pas/plus donner un sens à leur vie a vraiment de quoi faire peur... Chacun de nous essaie probablement de faire au mieux autour de lui, mais nous savons que nous ne pouvons pas choisir pour les autres; nous savons que nous ne pouvons même pas leur parler spontanément de Dieu; nous n'avons souvent pas d'autre choix que d'assister à une forme de descente aux enfers. Cela rend la méditation sur la Semaine sainte d'autant plus indispensable.

Lundi, 19 Mars 2012 / Il est en effet nécessaire -dans les méandres de sa propre vie- de ne pas perdre l'essentiel de vue. La Bible en général et les textes de la Semaine sainte en particulier sont un reflet de la vie, de ses hauts, de ses bas, de ses malheurs, de ses grandeurs, de ses échecs, de ses dépassements. La Semaine sainte commence par les Rameaux, se poursuit le lundi par la Messe chrismale, l'Institution de l'Eucharistie et le Lavement des pieds le jeudi, la Passion le vendredi, le silence de la mort et la joie de la Résurrection le samedi et l'affirmation de l'espérance le jour de Pâques. Le jour des Rameaux, nous vivons dans la même célébration le récit de Jésus accueilli triomphalement à Jérusalem et la première lecture de la Passion. On ne peut pas faire plus court, plus contrasté, plus brutal. D'abord un triomphe passager, puis la condamnation à mort qui suit la trahison. Méditons deux choses:
1. D'abord à partir du sceau de Christ-Roi. Un sceau est un timbre qu'on appose sur des documents officiels (par exemple les carnets de sacrements). Celui de Christ-Roi est un sujet de méditation en soi: la couronne (signe du triomphe) fait corps avec la croix (signe de l'amour absolu). Ici, il ne faut pas trop écrire, pas trop parler. Il faut regarder, se laisser imprégner. Se demander peut-être ce qui est roi dans ma vie.
2. La deuxième chose à méditer est l'accusation faite au christianisme d'être une religion des faibles. A regarder la violence du monde (qui existe toujours), on peut se demander qui est le plus courageux: celui qui invite à la violence ou celui qui invite à la paix? Le lendemain a lieu -pour le diocèse de Bâle- la messe chrismale. Cette messe est célébrée par l'évêque (cette année à Moutier parce que la cathédrale est encore en rénovation). Pendant celle-ci, Mgr Felix va bénir solennellement les huiles dont chaque paroisse va emporter un peu pour le sacrement des malades, les catéchumènes et les autres sacrements. Une huile particulière pour les catéchumènes illustre bien l'importance que l'Eglise a toujours accordée aux enfants capables de discernement et aux adultes qui décidaient de se faire baptiser. Méditons ici le lien entre le symbole matériel (l'huile) et la vie spirituelle, l'importance des gestes dans la vie, le fait que toute vie est aussi faite de chair et de matérialité.
La messe du Jeudi saint est à la fois une messe "normale" et une messe particulière. Particulière parce qu'au milieu a lieu le Lavement des pieds, le geste d'humilité de Jésus que Pierre a eu tant de mal à accepter, le geste que les célébrants répètent et qui gêne beaucoup de paroissiens. Il semble en effet plus facile de laver que d'avoir les pieds lavés par ceux qui tiennent le rôle de Jésus. Méditons ces gestes extrêmement simples accomplis il y a deux mille ans. Méditons l'Eucharistie qui transforme la matérialité du manger et du boire en présence de Dieu, qui fait d'un repas communautaire un centre de la vie de foi. L'autre centre de la vie de foi est inauguré à la fin de la messe. Le prêtre-président rassemble les hosties en un seul Corps, en Saint-Sacrement qu'il présente à l'adoration des fidèles. C'est dans l'adoration silencieuse que commence la commémoration de la nuit de Gethsémani, la nuit qui va aboutir à la Croix, à l'amour de Jésus envers et contre tout, à sa solidarité avec nous, à celle à laquelle il nous invite envers les autres. Jésus va dans ce jardin; il y vit les angoisses de tous ceux et celles qui se rendent compte que quelque chose d'extrêmement difficile s'annonce. Il y vit aussi ses disciples qui n'ont pas la force de veiller avec lui. Non seulement l'angoisse, mais aussi la solitude. Puis c'est l'arrestation qui annonce le Vendredi saint.
Le Vendredi saint est la méditation sur tout martyre, sur tout don de soi fait jusqu'à la mort, sur toutes nos lâchetés et nos trahisons, sur toutes nos prises de conscience et nos regrets. Pendant la célébration de la Passion, il n'y a pas de consécration, mais il y a communion. On communie avec les hosties consacrées la veille, avec le Corps du Christ qui annonce toujours Pâques. On se quitte à nouveau en silence. Ce silence de la mort, du tombeau, du chagrin continue jusqu'à la tombée de la nuit, le samedi soir. Et là commence la célébration la plus importante de l'année, la Veillée pascale. Le prêtre-président bénit le feu, allume le nouveau cierge de Pâques. A celui-ci sont allumés les cierges des participants. Tous entrent dans l'Eglise en chantant la lumière du Christ. Arrivé au chœur, le prêtre dépose le cierge et entonne le chant de l'Exultet, le chant de la Résurrection. Puis on prend le temps d'écouter plusieurs lectures qui rappellent l'histoire des croyants, de baptiser et de confirmer les catéchumènes, de célébrer l'Eucharistie de manière particulièrement solennelle. Pendant la Veillée pascale éclate l'alléluia qu'on n'avait plus chanté pendant le Carême et sonnent les cloches qui s'étaient tues le Vendredi saint.
Le lendemain, on célèbre la messe du jour de Pâques pour réaffirmer ensemble que la vie et l'espérance peuvent continuer. Mais s'il est relativement simple de comprendre le silence de la souffrance et de la mort, il est souvent plus difficile d'intégrer le message de la Résurrection. Par exemple, quand on souffre soi-même, quand on est en deuil, comment vivre ce passage de la nuit du Vendredi saint à la lumière de Pâques? Comment ne pas avoir mal (comme ce fut mon cas pendant près de huit ans), quand on dit ou entend qu'ils sont finis les jours de la Passion? Il n'y a aucune réponse raisonnable, mais un choix à faire. Le choix entre croire que la nuit est une fin en soi ou croire et parfois vouloir croire que la nuit ne peut pas, ne doit pas être une fin en soi. Qu'il y a autre chose, qu'il doit y avoir autre chose. Cet acte qui est autant un acte de folie que de volonté, un acte de désespéré qu'un acte d'espérance, cet acte n'est au fond possible que si on laisse entrer en soi, dans ses couches les plus profondes, un Dieu qui nous appelle autant à un lien avec lui qu'à la liberté, à un approfondissement personnel qu'à la solidarité avec ceux et celles qui nous entourent! Pour terminer, méditons un des plus anciens symboles de la Résurrection, celui du Christ qui surgit du tombeau ... en tenant la Croix et en portant la marque des clous (voir illustration). La Résurrection du Christ n'efface pas la vie, elle lui donne un sens.
Abbé PatrickWerth
