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Ce qui compte, c'est de bien mourir

C’est à l’invitation de l’association AJUSTE (Association Jurassienne d’Urgence et de Soutien aux Traumatisés de l’Existence) que Didier Berret a animé, le 18 novembre 2011 à Porrentruy, une conférence sur «l’approche de la mort selon les courants religieux présents au Jura».

Yves Ruhoff, de l'association AJUSTE et le bibliste de Porrentruy Didier Berret, qui est également professeur de science des religions au Lycée cantonal / sic
Yves Ruhoff, de l'association AJUSTE et le bibliste de Porrentruy Didier Berret, qui est également professeur de science des religions au Lycée cantonal / sic

Lundi, 28 Novembre 2011 / «En Inde, les membres de la communauté Jaïne ont une manière bien particulière de se préparer à la mort. Lorsqu’ils sentent que la fin est proche, qu’ils sont vieux et fatigués, les Jaïnes se retirent après avoir dit au revoir à leurs proches et réglé leurs dettes. Ils entament alors un pèlerinage jusqu’à un monastère où ils vivront l’ultime étape de leur vie entourés par d’autres membres de leur communauté.» Comme les hindous et les bouddhistes, les Jaïnes considèrent que leur corps n’est qu’une enveloppe qu’il faut à un moment abandonner pour permettre à l’âme de se libérer, de poursuivre sa vie à travers la réincarnation ou atteindre le nirvana. «Pour abandonner cette enveloppe, c’est nus qu’ils entament un jeûne progressif. Ils délaissent donc leurs vêtements et les aliments solides, puis vont cesser aussi de boire jusqu’à ce que, comme une flamme sur laquelle on souffle, ils s’éteignent. Durant tout ce processus, les autres membres de la communauté accompagnent le mourant en priant et en imitant sa respiration pour bien montrer qu’ils sont en communion avec lui.» Selon Didier Berret, l’un des éléments importants de ce cheminement vers la mort, c’est que l’agonisant ne meurt pas seul, mais entouré de personnes qui le soutiennent et qui l’aident dans cette étape cruciale de son existence. La mort est ainsi vécue comme un accomplissement.

Un rituel bien défini
«Les artes moriendi sont nés dans un contexte catastrophique. Au XIVe siècle, c’est parti des époques les plus sombres marquées par la peste noire qui, durant cinq longues années va décimer la moitié de la population européenne.» Didier Berret évoque alors le cycle infernal généré par les guerres et la famine qui entraîne une instabilité générale dans cette Europe chrétienne: «Paradoxalement, la population survivante et apeurée va rentrer dans une grande période de pénitence.» Le bibliste rappelle que c’est à cette époque que sont apparues les danses macabres qui amenaient les gens à descendre dans la rue déguisés en squelette pour danser. C’est aussi durant cette période que la mort est représentée à travers «la faucheuse», cette entité squelettique munie d’une faux. «C’est après cette époque désastreuse que des théologiens ont publié des ouvrages pour aider les gens à mourir… les fameux artes moriendi. L’Ars moriendi fut parmi les premiers livres imprimés et largement diffusés, en particulier en Allemagne. En six chapitres, il décrit les bons côtés du décès et donne des recommandations pour «bien mourir», présente les tentations de l’agonie (manque de foi, désespoir, impatience, orgueil et avarice) et les moyens de s’en défendre. Il énumère les sept questions à poser au mourant et, posant la vie du Christ en modèle, indique l’étiquette à suivre autour d’un lit de mort et les prières à formuler. Didier Berret indique que l’on retrouve tous ces thèmes dans la peinture de l’époque «en particulier dans l’œuvre de Jérôme Bosch, où la Faucheuse est souvent représentée dans ses tableaux, notamment dans la mort de l’avare».

Le jugement dernier
Pour Didier Berret, ce qui compte, c’est de «bien mourir». D’où l’importance d’être accompagné à la fin et de pouvoir recevoir les derniers sacrements: «C’est encore très présent aujourd’hui. Regardez dans les journaux le nombre de faire-part qui le mentionnent.» «Qui que l’on soit et quelle que soit sa religion, la mort demeure un profond mystère qui suscite à la fois toutes les fantaisies, tout l’imaginaire et toutes les peurs» lance le bibliste avant de citer Sigmund Freud: «en tant qu’être raisonnable, l’homme sait la mort inévitable, mais au fond de lui-même, dans l’inconscient, il fait comme s’il n’en était rien, comme s’il n’était pas concerné, comme si la mort était la peine des autres. Nous essayons de tuer la mort par notre silence, parce que nous ne pouvons l’assumer. On sait que ce qui est inconnu est ce qui fait le plus peur.» Didier Berret rappelle que les plus anciens vestiges humains sont des tombes. Ce qui laisse supposer que – de tout temps – les hommes croyaient à un au-delà: «L’homme, contrairement aux animaux, se considère mortel. Il a conscience que sa vie est limitée dans le temps. On peut dès lors se poser la question – dans nos traditions religieuses – de savoir si la mort est à considérer comme un bout ou un but. Si c’est un bout, l’après c’est le néant. Si c’est un but, on peut espérer ou croire qu’après la mort il y a une autre vie, ou une vie qui continue.» A entendre Didier Berret, le jugement dernier est aussi un sujet récurrent au moment de faire le bilan de sa vie: «La personne agonisante, qu’elle soit croyante ou pas, va être confrontée à cette image d’un jugement dernier, car s’il n’est pas dans l’au-delà, il est déjà ici, puisque l’agonie est toujours un temps de relecture de sa vie… de bilan. C’est l’ultime rendez-vous avec soi-même et ses proches. C’est souvent le temps de dire pardon ou je t’aime à ceux qui nous ont accompagnés pour «bien partir» en paix».

L’accompagnement
Quel sera mon sort? Que devient mon corps? Est-ce seulement une enveloppe? Qu’est qu’on en fera? Va-t-on l’enterrer? La brûler? Que vais-je laisser derrière moi? Les questions sont multiples et peuvent parfois paraître futiles, mais elles sont essentielles dans la phase de relecture, d’où l’importance de l’accompagnement. Pour Didier Berret, retrouver autour de soi des personnes que l’on a côtoyées peut apporter les réponses à certaines questions: «On remarque dans ces accompagnements de mourant que des images religieuses de l’enfance peuvent ressurgir, notamment lorsque la foi n’a pas été pratiquée depuis longtemps. Ces images amènent aussi leur lot d’interrogations et de doutes.» «Les protestants, qui n’ont pas de sacrement des malades, imposent volontiers les mains sur l’alité et prient avec lui.» Selon Didier Berret, toutes les communautés religieuses du monde considèrent l’accompagnement des mourants comme une nécessité ou comme un devoir d’amour envers eux et, quelle que soit la tradition religieuse, cet accompagnement se vit toujours par la prière ou la méditation «avec»: «On constate aujourd’hui, alors que la mort est moins ritualisée et que 70% des gens meurent à l’hôpital, que beaucoup de personnes peuvent se sentir abandonnées, délaissées ou démunies devant leur propre mort, si elles ne sont pas entourées. Ce qui a fait dire à la sociologue Danièle Hervieu-Léger que, contrairement à l’époque des artes moriendi, «l’enfer est désormais ce qui précède la mort, mais pas ce qui vient après». Etre abandonné, coupé de ceux que l’on aime, est probablement la cause première de souffrance spirituelle, celle qui touche au sens même de sa vie. Et ce ne sont ni les croyances, ni même les rituels qui peuvent suffire à apaiser cette souffrance née du besoin fondamental de se sentir relié. Seule une présence est en mesure de la combler, d’où l’importance vitale de l’accompagnement des personnes en fin de vie.»

Pascal Tissier (SIC)