"La coupe d'action de grâce que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ? Le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ? Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain." (St. Paul dans sa 1re lettre aux habitants de Corinthe (10, 16-17)

Mardi, 14 Juin 2011 / Au rayon "spiritualité" d'une grande librairie biennoise, j'ai choisi et acheté - parmi les Bibles, les biographies de papes et bien d'autres ouvrages - "La religion des seigneurs, histoire de l'essor du christianisme entre le 1er et le 4e siècle" de Eric Stemmelen. J'ai réussi à le lire jusqu'à la fin, en sautant quelques pages tellement l'intention de l'auteur était claire et répétitive: le christianisme a tué la culture gréco-latine et tout ce qu'elle avait de positif et s'est imposé grâce aux grands propriétaires fonciers qui appréciaient cette religion de l'obéissance et du renoncement, cette religion simpliste qui ne saurait être comparée aux réflexions des grands auteurs antiques. Rien quant à la recherche intérieure des chrétiens et rien quant à l'apport du christianisme à la civilisation. L'auteur semble ignorer que les théologiens sont aussi des gens curieux et qu'ils ont compris que la diffusion du christianisme ne s'est pas faite en douceur. L'auteur semble ignorer qu'en deux mille ans d'Histoire le christianisme s'est refondu maintes fois et qu'il a de multiples visages, qu'il peut tout aussi bien avoir celui du fondamentalisme que de l'écologie.
Libre à l'auteur de bâtir sa rancune sur son admiration pour le passé, ce qui devrait intéresser le théologien chrétien, c'est le rapport entre la foi et notre vie concrète. C'est la raison pour laquelle je désire méditer avec vous dix ans de ministère. J'ai en effet été ordonné prêtre à Boncourt à la Pentecôte 2001 et j'ai célébré ma Première messe dans ma ville natale – Delémont - à la Fête-Dieu de la même année. Ces dix années ne ressemblent en rien à ce que j'avais imaginé. Comme beaucoup de nouveaux prêtres, je croyais que l'essentiel du ministère serait consacré à des entretiens et aux sacrements. Et que dans cette activité, je serais toujours soutenu par mon entourage. Pour sortir de ce cocon d'illusions, il m'a fallu un certain temps. Il m'a fallu un certain temps pour réaliser que beaucoup de paroissiens et de collègues étaient des gens aussi sensibles que moi, qu'ils avaient un point de vue et qu'ils le défendaient. Et ma surprise fut de constater que plus que partout ailleurs, il fallait moi-même me positionner et défendre mes convictions et mes responsabilités. Je pourrais avoir la nostalgie d'un idéal, mais j'ai compris que la vie avec le Christ me faisait un cadeau inestimable: la confrontation à la réalité. Dieu, non pas enfermé dans une conception, mais libéré, ressuscité dans la vie de tous les jours, dans la vôtre, dans la mienne et parfois … dans la confrontation des deux.
Ici, je voudrais faire mémoire des trois évènements majeurs qui ont déclenché ma vocation. J'ai vécu le premier alors que j'arrivais à la réception du magasin dont j'étais le directeur. C'était le début d'une récession et une dame tendait à la réceptionniste une carte qui prouverait qu'elle était venue chercher un emploi chez nous. Comme dans un film muet, j'ai réalisé que cette personne était au chômage et l'image du Christ a traversé l'esprit de l'agnostique que j'étais encore. Le deuxième évènement était l'homélie d'un prêtre âgé aux funérailles d'un oncle et le troisième l'élévation pendant le mariage d'une de mes sœurs. C'est vrai, le ministère ne ressemble pas du tout à ce que j'avais imaginé, mais l'essentiel est resté: ma conviction que ce Dieu qui se donne dans la fragilité du pain et de la Parole est l'ultime garant de la dignité de chacun de nous.
Comme tant d'agents pastoraux, à un moment donné, j'aurais aimé devenir aumônier de prison ou d'hôpital, pouvoir être la simple présence du Christ auprès des autres. Cela ne s'est pas donné et je n'ai pas de regrets. Mais cette décennie m'a donné plus que toute autre. Elle m'a permis de chercher Dieu partout: dans le visage de chaque paroissien, de chaque collègue, de chaque célébration, peut-être en particulier les funérailles, dans chaque détail d'organisation (et à Bienne ils sont innombrables), dans chaque geste de sympathie, dans chaque conflit, dans chaque émotion. En terminant le livre de Eric Stemmelen, je n'étais pas fâché; je réalisais simplement qu'il parlait d'un christianisme de papier que je ne connaissais pas. Le mien est fait de chair et de sang (la Fête-Dieu que nous célébrons cette année le 26 juin s'appelle officiellement la Solennité du Corps et du Sang du Christ), de souffrance et d'espérance, de générosité et de médiocrité, du pire et du meilleur.
Puisse Dieu accompagner chaque étape de nos vies, aussi quand elles partent en vacances!
Abbé Patrick Werth
