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Vers une spiritualité sans Dieu

Le philosophe athée André Comte-Sponville a croisé le fer avec les théologiens Lytta Basset et François-Xavier Amherdt à l´EPFL.

Photo: Peter Friedli
Photo: Peter Friedli

Jeudi, 23 Juin 2011 / Enseignant en philosophie, auteur prolifique (déjà 25 livres à son actif), André Comte-Sponville se définit lui-même comme un "athée fidèle". C´est à ce titre que l´aumônerie de l´EPFL a invité le philosophe parisien à débattre des possibilités d´une spiritualité sans Dieu, avec les professeurs Lytta Basset et François-Xavier Amherdt. André Comte-Sponville a commencé par exposer la signification de la spiritualité sans Dieu. Selon lui, les athées n´ont pas moins d´esprit que les autres. Ce sont des croyants intelligents et lucides, qui ne s´abrutissent pas avec un savoir arrêté à propos de Dieu. Ils ne sont pas sans opinion comme les agnostiques, mais croient simplement que Dieu n´existe pas. "C´est une croyance et non une connaissance, puisqu'on ne peut rien connaître de Dieu", a-t-il expliqué. Dès lors l´athéisme s´inscrit en réaction à ce qui est dit de Dieu. La façon d´être athée dépend de la religion récusée. Celle de Comte-Sponville, homme enraciné dans la culture occidentale, se veut spécifiquement chrétienne. Lorsqu´on est athée, il ne subsiste presque rien de la foi, qui est remplacée par la fidélité envers des valeurs traditionnelles, d´origine chrétienne. Celles-ci forment un héritage historique et géographique digne d´être transmis de génération en génération. Citant St-Paul, St-Augustin et St-Thomas d´Aquin, le philosophe montre combien le Christ n´a jamais eu ni la foi, ni l´espérance. Comte-Sponville estime qu´il était cependant d´une charité parfaite. Imiter Jésus reviendrait alors à suivre une spiritualité de l´amour. Curieusement, l´athée fidèle ne défend pas non plus cette vertu théologale. André Comte-Sponville a aussi décrit l'une de ses propres expériences mystiques, lors d´une balade sous un ciel étoilé. De l´avis du philosophe, rien de meilleur, de plus fin et de plus bouleversant que ces quelques minutes: une béatitude hors du temps où l´on n´éprouve même plus le besoin d´être aimé; les histoires d´amour des chrétiens avec leur bon Dieu étant alors jugées sans le moindre intérêt.

Crédibilité et relation personnelle
Lytta Basset et François-Xavier Amherdt, respectivement professeurs de théologie protestante et catholique aux Universités de Neuchâtel et Fribourg, se sont ensuite livrés à un exercice périlleux: répondre au philosophe. Lytta Basset a présenté l´alternative d´une spiritualité insufflée par l´amour. Elle a offert un témoignage poignant de sa vie de mère endeuillée, martelant que le rapport à Dieu ne se construit pas dans une verticalité en projetant sur lui une idée préconçue, mais dans la relation horizontale de l´amour partagé entre les hommes. L´abbé François-Xavier Amherdt a osé la disputatio, en "champion" de la foi catholique. Lecteur attentif du philosophe, il s´est donné pour but de montrer en quoi la proposition chrétienne rejoint la plupart des intuitions de Comte-Sponville, en leur apportant toutefois une coloration différente, tout en demeurant rationnellement compréhensible. Il a insisté sur les différences en introduisant la notion de personne, propre au christianisme. Pour l´abbé, la mystique chrétienne se vit aussi bien sous un ciel étoilé que de jour, dans sa cuisine. Elle est relationnelle et sa dimension d´amour ne se prouve pas, elle s´éprouve, car Dieu n´est pas objet de connaissance, mais sujet d´une rencontre possible.

Une profonde cassure
Au final, la cassure entre l´athée fidèle et le chrétien n´apparaît pas légère ou simplement colmatable. Le philosophe ne fait l´expérience de l´amour nulle part, sinon dans l´orgueil de s´aimer soi-même plus que tout ou, à la rigueur, dans l´amour de ses enfants. Dieu serait alors une projection de cet amour paternel, une illusion. D´ailleurs c´est précisément parce qu´il est préférable que Dieu existe qu´André Comte-Sponville n´y croit pas. Il paraît être le produit de nos désirs humains: ne pas mourir, être aimé et retrouver ceux que l´on a aimés. Une illusion, selon le philosophe. Et l´abbé Amherdt de demander, en guise de conclusion: "Quelle est la plus grande illusion? Décréter que Dieu ne serait que la projection des désirs que pourtant nous expérimentons, ou vivre autant qu´il est possible dans le sens des désirs les plus profonds que nous portons en nous? Jésus crucifié est-il vraiment la projection de nos rêves?"  (apic)