Etty Hillesum: un itinéraire de conversion

Le père jésuite Luc Ruedin, de Notre Dame-de-la Route (Villars-sur-Glâne) a donné une conférence au Centre St-François de Delémont sur la figure extraordinaire d'Esther - dite Ettty - Hillesum, née en 1914 aux Pays-Bas et exécutée le 30 novembre 1943 au camp de concentration d'Auschwitz, en Pologne.

Cette jeune femme juive a vécu un parcours de conversion poignant. En témoignent son journal intime et ses lettres. De la trempe d'une mystique chrétienne, Etty bouleverse - au coeur de l'holocauste - par sa profondeur, son authenticité et sa quête lumineuse de Dieu. Une foi ardente et une plume acérée.
Née dans une famille juive libérale, Etty obtient une maîtrise de droit et donne des cours de russe. C'est une femme à l'esprit vif, critique, rebelle. Une intellectuelle sensible, une passionnée, une chercheuse de vérité. Elle mène une vie affective et sexuelle libre. Le 3 février 1941, elle entreprend une thérapie avec Julius Spier, chirologue intéressé par les travaux de Carl-Gustav Jung. Peu à peu, celui que la jeune Etty nomme "l'accoucheur de son âme" devient son maître spirituel. La relation entre la jeune femme dépressive et le psychologue quinquagénaire est des plus complexes. A la fois élève de Julius, cliente, secrétaire, amie de cœur et amante, Etty se met à rédiger son journal intime, sur les conseils de son mentor. C'est en scrutant son propre intérieur qu'elle entame son évolution spirituelle. Le pape Benoît XVI déclarait, le 13 février 2013, à propos de Etty Hillesum: "Initialement éloignée de Dieu, elle le découvre en regardant en profondeur à l'intérieur d'elle-même."

"Un puits très profond est en moi. Et Dieu est dans ce puits. Parfois, j'arrive à le rejoindre, le plus souvent la pierre et le sable le recouvrent: alors Dieu est enterré. Il faut à nouveau le déterrer." (Journal d'Etty)

Dans sa vie dispersée et inquiète, elle retrouve Dieu au beau milieu des décombres du XXe siècle, en pleine Shoah. Transfigurée par la foi, Etty se transforme en une femme pleine d'amour et de paix intérieure, capable d'affirmer: "Je vis constamment en intimité avec Dieu." Nous reconnecter à notre humanité Quel intérêt y a-t-il, aujourd'hui, à se plonger dans les écrits de Etty Hillesum ? "Elle nous invite à nous retrouver nous-mêmes, à puiser en nous pour y découvrir qui l'on est et, du coup, à rencontrer Dieu. Elle nous apprend aussi à reconquérir la paix, cette paix intérieure que rien ni personne ne peut nous ôter", explique Luc Ruedin.
Dans le journal de la jeune femme "Une vie bouleversée", on est surpris, au fil des pages, par la sagesse d'une âme. Une sagesse puisée à même la réalité de son époque, au cœur de son engagement pour l'humain. Immergée dans l'atrocité de son époque, Etty fait preuve d'une véritable résistance spirituelle. Dans ses écrits, elle s'insurge contre tout ce qui fait barrage à l'humain, à l'humanité. A Dieu, en somme. N'écrit-elle pas ceci qui, à première vue, peut déconcerter, voire choquer: "Ô, mon Dieu, ce n'est pas Toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons T'aider. En nous aidant nous-mêmes." C'est dans la banalité d'une vie chaotique et dans l'inconcevable de la barbarie nazie qu'Etty développe sa vie intérieure. Elle aurait pu se laisser mourir. Elle est juste, spirituellement, venue au monde une seconde fois.
Celle qui voulait devenir écrivain est devenue le témoin d'une transformation intérieure. Un talent d'écriture mis au service d'une humanité habitée par Dieu.

Quelle conversion ?
Etty Hillesum ne s'est pas convertie au christianisme. Plus ancrée dans la spiritualité que dans une religion, fût-elle juive, sa foi est pour elle la quête et la progressive découverte de Dieu au fond d'elle-même et des autres. Pour Etty, le mot conversion n'est pas exagéré. Il implique un changement de direction, une transmutation profonde de l'être. En la jeune femme s'opère un véritable affranchissement. Enfermée dans l'étau nazi, emprisonnée psychiquement en elle par des forces destructrices, à l'affût, Etty prend peu à peu conscience de ce qui l'habite et accepte ce combat qui la libérera. De fusionnelle, la relation qui l'unissait à Spier va se faire toujours plus autonome. "Ils s'éloignent toujours plus près l'un de l'autre", pourrait-on dire. Peu à peu, elle prend son envol. Avec Spier, elle a vécu une sorte de psychothérapie spirituelle, d'ordre ignatienne. Elle dit de lui: "il a foré en moi des puits qui ne s'assècheront jamais". Car c'est bien au sein de cette relation forte et particulière avec Spier que va naître et se développer sa relation à Dieu. "Elle comprend que l'amour authentique intensifie la liberté de l'être aimé. Elle découvre l'amour qui libère; l'amour inconditionnel qui nous donne d'aimer quiconque. Cet amour est une grâce. C'est de cet amour que vivent les mystiques. Elle a besoin d'exprimer par écrit ce qui la mobilise dans ses profondeurs. Il y a en elle une agitation presque sacrée; une agitation créatrice" explique Luc Ruedin dans sa conférence. Les fruits de l'Esprit Reliée à cette source qui est Dieu, la vie reste belle. Malgré tout.

Etty Hillesum vit un éveil en expérimentant les trois grandes dimensions de la vie humaine. Elle prend conscience de la beauté derrière l'abondance et la gratuité des dons, de la vie donnée à profusion et dans l'Amour le plus total, et elle prend conscience de la mort. Elle sait que son peuple est en train d'être exterminé. "Je dois épouser le destin de mon peuple". Elle entre pleinement dans la dimension de l'acceptation, y compris celle de la finitude: "En excluant la mort de sa vie, on se prive d'une vie plus complète". Au fil des mois, des ans, jusqu'à sa mort, à 29 ans, Etty vit d'une paix qui n'est pas de ce monde. De cette paix souveraine qui est celle de qui a déjà traversé la mort. Elle est heureuse de cette joie et de cette paix profonde que seul Dieu donne. Une joie qui, enfin, n'est plus conditionnée par l'extérieur.

Du chaos originel à la paix de l'âme
Personnalité complexe, tourmentée, agitée, Etty s'est laissé façonner. Par Spier d'abord, puis par les autres, au fil de ses rencontres, de ses lectures, de ses méditations. Mais c'est vers elle que la jeune femme s'est tournée pour se retrouver, trouver Dieu et puiser le goût des autres. "Ma vie n'est qu'une perpétuelle écoute de Dieu et des autres en moi." Le cœur pensant, le cœur pansant... En chaque être la mystique Etty aime une parcelle de Dieu. Elle a ce don rare de lire dans les cœurs, d'y déceler la détresse, la vie en friches, la voie ouverte à Dieu pour qu'il agisse. Elle apporte une réponse personnelle, originale, à la solution finale: en chacun rayonne cette source de Vie. Et, rappelle Luc Ruedin, "si cette femme nous touche autant, c'est parce que ce qu'elle dit, ce qu'elle vit, est de l'ordre du vrai, du beau et du bon."

Une spirituelle hors frontières
L'auteure de "Une vie bouleversée" ne s'affirme pas chrétienne. Ce qui ne l'empêche pas de lire la Bible, saint Paul, saint Augustin... Le Dieu de Etty est-il le Dieu chrétien ? "Il y a des signes qui vont dans ce sens. Son discernement des esprits nous fait penser à saint Ignace de Loyola. Elle prône la non-violence, le don total de soi, porte un regard lumineux sur la mort et fait l'expérience d'un Dieu proche et personnel. Oui, il y a quelque chose de christique dans sa figure" conclut Luc Ruedin. 

"Lettres de Westerbork", Seuil, 125 p, 1988

"Une vie bouleversée "- Journal 1941-1943, Seuil, 361 p, 1995

"Les Ecrits d'Etty Hillesum" - Journaux et Lettres, 1941-1943, réunis par Klaas A D Smelik, Seuil, novembre 2008

Extraits du journal d'Etty Hillesum: "Une vie bouleversée"
"Mon Dieu, prenez moi par la main, je vous suivrai bravement, sans beaucoup de résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie, je soutiendrai le choc avec le meilleur de mes forces. Mais donnez-moi de temps à autre un court instant de paix, et je n'irai pas croire, dans mon innocence, que la paix qui descendra sur moi est éternelle. J'accepterai l'inquiétude et le combat qui suivront. J'aime à m'attarder dans la chaleur et la sécurité, mais je ne me révolterai pas lorsqu'il faudra affronter le froid, pourvu que vous me guidiez la main. Je vous suivrai partout et je tâcherai de ne pas avoir peur. Où que je sois j'essaierai d'irradier un peu d'amour, de ce véritable amour du prochain qui est en moi. (Mais ne vas pas te targuer de cet " amour du prochain ", tu ignores si tu le possèdes vraiment !!!).

Je ne veux rien être de spécial, je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi mais cherche encore son plein épanouissement. Il m'arrive de croire que j'aspire à la retraite du couvent. Mais c'est dans le monde et parmi les hommes que j'aurai à me trouver. Et j'en ai bien l'intention, malgré le dégoût et la lassitude qui m'assaillent parfois. Mais je m'engage à épuiser les possibilités de cette vie et à progresser coûte que coûte. Il me semble parfois que ma vie ne fait que commencer, que les difficultés sont encore à venir, même si je crois en avoir affronté un bon nombre. Je vais étudier, tâcher de pénétrer en profondeur la réalité, mais (j'y vois un devoir) je me laisserai égarer, détourner en apparence de ma voie, par tout ce qui fondra sur moi : à force de le faire, j'acquerrai à la longue des certitudes de plus en plus profondes. Jusqu'au jour où plus rien ne pourra me troubler, où j'aurai développé un très grand équilibre, assez solide pour me permettre d'évoluer dans toutes les directions.

J'ai l'impression, jour après jour, d'être mise à fondre dans un grand creuset, et pourtant d'en ressortir à chaque fois. Il est des moments où je pense: ma vie va complètement de travers, j'ai commis une faute quelque part, mais cela n'est vrai que si l'on a en tête un modèle de vie particulier, en comparaison duquel la vie réelle, celle que l'on mène parait fautive.... "

26 juin 2017
créé par Christiane Elmer
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