Photo: Chr. Elmer

Ode à la joie

Pourquoi certains êtres sont-ils plus joyeux que d'autres? Une question de tempérament, sans doute. De culture aussi, peut-être. Mais c'est surtout, me semble-t-il, une question de présence. Oui, une façon d'être totalement présent et éveillé. Immergé dans l'instant à vivre ou dans une pensée qui, soudain, submerge tout sur son passage. Pour ressentir la joie, il faut se laisser investir. Accepter de s'abandonner pour être à même d'accueillir. Les plaisirs la recherchent à l'extérieur. Le bonheur veut la cantonner dans un concept. Mais la Joie est toute libre et intérieure.    Elle nous est donnée et fait de nous des héritiers du Royaume. Puisque la Joie existe en nous, par-delà tout objet de réjouissance, il ne nous reste plus qu'à la laisser jaillir. Elle fuse de partout. Toujours et en tout. Même dans l'absence et la vacuité. Même quand on ne la sent pas ou qu'on ne l'attend plus. Tapie dans les coulisses de nos silences, de nos tristesses, de nos solitudes, de nos lassitudes, de nos finitudes, de nos lacunes, de nos souffrances et de nos cris. Elle ne cesse d'être. Elle nous espère. Elle sait qu'elle seule sera au bout de tous nos tunnels. C'est elle, la Joie nourricière; la matrice de toutes nos menues joies d'ici-bas.

La joie des retrouvailles, des rencontres, des yeux qui se mélangent, des mains qui se racontent, des lèvres qui se cherchent. Que serions-nous sans cet éblouissement de l'âme, chaque fois que l'on revoit ceux que l'on aime? Chaque fois que l'on sent combien on est aimé. A chaque désamour qui nous fait douter et qui, pourtant, nous redit malgré nous que l'arc-en-ciel est en devenir. On ne pleure pas indéfiniment. Aurait-on oublié que la joie, comme le printemps, nous reviendra un jour?

"Et nos amours, faut-il qu'il m'en souvienne, la joie venait toujours après la peine"
(Guillaume Apollinaire, "Le Pont Mirabeau")

La joie des saisons à fleur de peau. L'eau où l'on glisse et s'immisce, avec délices. Le soleil et le sel, la saveur bleue du vent et l'immense horizon zébré d'oiseaux fous… Les neiges de l'enfance, les brisures du gel, les brouillards éperdus et les pluies à fendre ciel. Les arbres du printemps, en bouquets de mariées, les champs abasourdis sous l'étreinte de juin et les forêts en feu des octobres fougueux… Il restera toujours, quand on n'aura plus rien, quelque chose à contempler, de quoi s'éveiller et s'émerveiller. Et je pense à Denise, amie octogénaire, qui ne se lasse pas, matin après matin, de regarder pousser le saule de son jardin. Celui qu'elle a planté, il y a bien longtemps. Et qui fait sa joie; toute petite et vaste.

Je te bénis, Seigneur, de nous avoir donné la mémoire de ce qui fut. Même fragmentée, même blessée, elle contient nos joies les plus infimes. Nos douleurs les plus voraces. Mais qu'il est bon de se souvenir! De garder en soi, amoureusement, le meilleur de ce qui n'est plus. Et de faire du pire un tremplin vers demain. Joie du temps qui passe, nous entraînant dans son sillage. Vieillir, perdre, diminuer, lâcher, changer. Mais joie d'être là, année après année, jour après jour, grâces après disgrâces. Joie de tout ce que l'on peut encore accomplir. Joie de tout ce que l'on est devenu, en-dedans de nous, là où Lui seul voit tout et comprend tout. Joie d'être vivant jusqu'au bout de sa vie. Même si. En dépit de. Malgré que. Qu'importe!

 "Je vais aux déserts pleins d'eaux vives laver les ailes de mon cœur
 car je sais qu'il est d'autres rives pour ceux qui vous cherchent, Seigneur."

(Marceline Desbordes-Valmore)

Christiane Elmer 

26 avril 2018
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