La veillée d’entrée en Carême, célébrée à Bienne le vendredi 20 février 2026, n’a pas seulement marqué l’ouverture d’un temps liturgique. Elle a posé, d’emblée, une question exigeante, presque vertigineuse : que faisons-nous réellement de notre frère ? Au cœur de cette soirée, prière, chants et méditation ont tissé un chemin intérieur où la fraternité n’est pas une idée abstraite, mais une responsabilité concrète, parfois inconfortable.
Dès les premiers instants, l’assemblée est entrée dans une atmosphère à la fois sobre et dense. Les chants, comme Regardez l’humilité de Dieu ou Je suis là, contemplez ce mystère, ont ouvert un espace de contemplation. Une humilité qui n’écrase pas, mais qui élève. Une présence discrète, presque cachée, qui invite à déposer les certitudes pour accueillir un Dieu qui se donne sans bruit. « Je cherche ton visage », rappelait le psaume proclamé, comme une ligne de fond pour toute la veillée : chercher, sans posséder.
Mais c’est avec la conférence de l’abbé Armel Otabela que la soirée a pris une tonalité plus incisive. Ordonné en 2011 à Louvain, en Belgique, aujourd’hui engagé dans l’enseignement au Luxembourg, ce prêtre originaire du Cameroun n’a pas cherché à adoucir le propos. Son intervention, centrée sur le récit de Caïn et Abel, s’inscrivait pleinement dans le thème pastoral de l’année : la fraternité.
Revenir à ce texte des origines, ce n’est pas se réfugier dans un passé lointain. C’est affronter ce qui, en l’homme, demeure intact : la jalousie, le refus, la peur de se donner. « Le péché est tapi à ta porte », dit Dieu à Caïn. Une phrase que le conférencier a longuement méditée, non comme une menace, mais comme une mise en garde lucide : le mal n’est pas extérieur à l’homme, il traverse sa liberté.
Au fil de son analyse, une ligne forte s’est dégagée : la différence entre Caïn et Abel ne tient pas seulement à l’offrande, mais à la manière de se tenir devant Dieu. L’un retient, calcule, se protège. L’autre donne, s’abandonne, s’expose. Il ne s’agit pas d’un geste extérieur, mais d’une disposition intérieure : une éthique de l’oblation, une manière de remettre sa vie entre les mains de Dieu.
« Dieu aime celui qui donne avec joie », a-t-il rappelé, en écho à toute la tradition biblique. Non pas parce que le don serait parfait, mais parce qu’il est vrai. La qualité de l’offrande devient alors le reflet d’une relation : confiance ou méfiance, abandon ou repli.
Dans ce récit, la fraternité apparaît dans toute sa fragilité. Elle n’est pas donnée d’avance. Elle se construit, ou se détruit. Caïn, en refusant d’entrer dans la logique du don, rompt la relation. Il refuse la dépendance à Dieu, et, ce faisant, il refuse aussi son frère. Le meurtre n’est pas un accident : il est l’aboutissement d’un cœur qui s’est fermé.
Le propos n’avait rien d’abstrait. À plusieurs reprises, l’abbé Otabela a élargi la réflexion : l’homme est « intendant de la création et de la vie », appelé à rendre compte de ce qu’il reçoit. La vie n’est pas une possession, mais un don confié. Dès lors, porter atteinte à l’autre, c’est usurper une place qui n’est pas la sienne.
Ce déplacement est décisif. Il ne s’agit plus seulement de morale, mais de relation. Le péché n’est pas d’abord une faute isolée : il est rupture de la confiance, perte de la communion. « Le salaire du péché, c’est la mort », non comme une sanction extérieure, mais comme la conséquence d’une séparation.
Face à cela, le Carême apparaît comme un temps de vérité. Un temps pour « délier les attaches du joug », comme l’annonce le prophète Isaïe. Un temps pour retrouver un jeûne authentique, non pas seulement dans les pratiques, mais dans le cœur : se libérer de ce qui enferme, pour s’ouvrir à Dieu et aux autres.
La veillée a ainsi fait dialoguer les textes : l’appel d’Isaïe à un jeûne juste, le psaume pénitentiel « Pitié pour moi, mon Dieu », et l’Évangile selon saint Matthieu sur la sincérité du jeûne. Une cohérence s’est dessinée : Dieu ne se laisse pas atteindre par des gestes extérieurs, mais par un cœur vrai.
Dans ce mouvement, la fraternité cesse d’être un mot. Elle devient un combat intérieur. Un combat discret, quotidien, où chacun est appelé à choisir : retenir ou donner, se protéger ou se risquer, se refermer ou faire confiance.
La fin de la veillée a retrouvé une tonalité plus apaisée, presque lumineuse. Les chants de louange, les paroles de sagesse, ont ouvert une perspective : celle d’une vie enracinée dans la confiance. « Ta parole est une lampe », rappelait le psaume. Une lumière humble, mais suffisante pour avancer.
Rien de spectaculaire, donc, dans cette entrée en Carême. Mais une exigence claire, posée sans détour : la fraternité ne se décrète pas. Elle se vit, dans le concret des relations, dans la manière de regarder l’autre, dans la qualité du don.
Et peut-être est-ce là l’essentiel : accepter que le chemin vers Dieu passe toujours par le visage du frère.
Céline Latscha