photos: Céline Latscha

Quand le silence commence à parler

Dans la pénombre habitée du Jeudi Saint, l’Église entre, pas à pas, dans le mystère d’un amour donné jusqu’au bout

Il y a des célébrations qui marquent plus profondément que d’autres. Celle du Jeudi Saint, en mémoire de la Cène du Seigneur, appartient à ces moments où la liturgie semble suspendre le temps pour toucher à l’essentiel. Ce jeudi 2 avril 2026, à l’église Sainte-Marie de Bienne, la foule nombreuse ne s’y est pas trompée : les bancs étaient largement occupés, et une assemblée dense, recueillie, s’est laissée entraîner dans ce mystère fondateur de la foi chrétienne.

Présidée par l’abbé Henri Moto, entouré des abbés François-Xavier Gindrat et Patrick Werth, ainsi que du diacre Daniel Lattanzi, la célébration s’est déployée avec une intensité particulière, à la fois solennelle et profondément humaine. Dès l’entrée en procession – croix élevée, encens s’élevant, flambeaux dans la pénombre – quelque chose s’est mis en mouvement : une mémoire vivante, celle du dernier repas du Christ avec ses disciples, actualisée ici et maintenant.

Le chant du Gloria, accompagné par les cloches sonnant à toute volée avant de se taire pour les jours de la Passion, a constitué un sommet sonore et symbolique. Puis, progressivement, la liturgie a conduit l’assemblée vers un dépouillement intérieur, à l’image du Christ qui s’abaisse. Les lectures, de l’Exode à saint Paul, ont rappelé la profondeur du geste eucharistique, enraciné dans l’histoire du salut et offert comme mémorial vivant : « Faites cela en mémoire de moi » .

Moment particulièrement fort, le lavement des pieds a donné chair à l’Évangile proclamé. Douze personnes, installés face à l’assemblée, ont prêté leurs gestes à ce signe d’humilité radicale. L’abbé Henri Moto, revêtu d’un simple tablier, a reproduit le geste du Christ, tandis que résonnait le chant « Ubi caritas ». Dans ce silence habité, chacun pouvait percevoir que l’amour chrétien ne se dit pas seulement : il se vit, concrètement, au plus près des autres.

La participation active des futurs communiants a également marqué la célébration. Leur procession, luminions à la main, a apporté une lumière douce et fragile, symbole d’une foi en devenir, confiée à la communauté tout entière. Dans une Église souvent interrogée sur sa transmission, ces visages d’enfants ont rappelé que la foi continue de se dire et de se donner, humblement.

Au cœur de la messe, la prière eucharistique, adaptée à une assemblée avec enfants, a su rejoindre chacun dans un langage accessible, sans rien perdre de sa profondeur. Le pain et le vin, présentés et consacrés, sont devenus signes vivants d’un amour qui se donne « jusqu’au bout » . Dans ce mystère, l’Église puise sa source et sa mission.

Mais c’est peut-être dans la fin de la célébration que le Jeudi Saint révèle le plus sa singularité. Après la communion, le Saint-Sacrement a été porté en procession vers le reposoir, dans la crypte. Les enfants, leurs luminions éclairant le chemin, ont accompagné ce déplacement empreint de gravité. Puis le silence s’est imposé, dense, presque palpable. Plus de chants, plus de paroles superflues : seulement la présence.

Ce silence n’est pas une absence. Il est attente, veille, prière. Il ouvre sur la nuit de Gethsémani, sur la solitude du Christ, sur l’entrée dans le mystère pascal. L’autel dépouillé, le tabernacle ouvert, la lumière éteinte : autant de signes qui disent que quelque chose bascule.

En quittant l’église, beaucoup sont restés quelques instants encore, comme retenus par ce moment suspendu. Le Jeudi Saint ne s’achève pas vraiment : il conduit vers la croix, puis vers la lumière de Pâques. Entre les deux, il laisse cette trace discrète mais tenace : celle d’un amour qui se donne sans réserve, et qui continue d’appeler chacun à faire de même.

Céline Latscha

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