Quitter son quotidien pour aller à la rencontre de la précarité: c’est ce que propose Yannis Cuenot à travers un voyage où la solidarité n’est pas un mot vide de sens. Ceux qui l’ont vécu reviennent changés, touchés par tant d’humilité et de reconnaissance.
«Moi, je file un rencard à ceux qui n’ont plus rien, sans idéologie, discours ou baratin. On vous promettra pas les grands soirs, mais juste à manger et à boire. Un peu de pain et de chaleur dans les Restos du Cœur.» Quand Coluche prononce ces mots en 1985, il ne se doute pas qu’il vient de déclencher l’un des plus grands élans de solidarité de France. Les Restos du Cœur, c’est d’abord ça: un geste simple, une main tendue, un repas chaud, un sourire rendu. Quarante ans plus tard, l’esprit de ce message continue d’inspirer — jusque dans le Jura, le Jura bernois et au-delà. Porté par l’Eglise catholique du Jura pastoral, ce projet est coordonné par Yannis Cuenot, animateur pastoral. Tous les ans, il organise un voyage solidaire à la rencontre de celles et ceux que la vie a mis à l’épreuve. Si l’initiative naît d’un ancrage chrétien, elle est ouverte à toute personne prête à vivre une expérience humaine et spirituelle, à partager, à écouter, à se laisser toucher. En 2026, l’aventure vivra sa quatorzième édition.
De l’aumônerie scolaire à une expérience pour adultes
Au départ, le projet était destiné aux jeunes des écoles, alors que Yannis Cuenot était responsable de l’aumônerie scolaire du Jura pastoral. Une immersion à Paris pour découvrir le service des Restos du Cœur, aider aux distributions et comprendre, de l’intérieur, ce que signifie «avoir faim» et «manquer de tout, même de l’essentiel». Mais très vite, parents et enseignants ont exprimé le même regret: «C’est dommage qu’on ne puisse pas vivre cela nous aussi.» Porté par cette envie, cette impulsion, Yannis Cuenot a alors décidé d’ouvrir le voyage aux adultes, et plus largement à toute personne désireuse de vivre une expérience humaine et spirituelle, dans un esprit d’écoute et de bienveillance. Depuis, ce sont donc des femmes et des hommes de tous horizons qui partent une semaine à Paris, non pour «faire du bénévolat», mais pour rencontrer l’autre, là où il est. «Ce n’est pas une action humanitaire, explique Yannis Cuenot. C’est un temps de partage, d’humanité, de présence.»
Une semaine qui bouscule et transforme
Le programme est dense: chaque jour, les participants découvrent différents pôles des Restos du Cœur. Ils se rendent notamment aux Restos Bébés du Cœur pour comprendre le soutien offert aux jeunes parents, mais sans y travailler. En revanche, ils s’impliquent directement dans les centres de distribution, au contact des bénéficiaires.
Les journées sont longues, rythmées par les trajets, les files d’attente, les distributions, la rencontre. «On marche beaucoup, c’est physiquement exigeant», confie Thérèse Lupo, d’Alle. « Mais c’est d’une richesse incroyable.»
Le soir, le groupe se retrouve pour débriefer, partager les émotions du jour. Ces échanges permettent de mettre des mots sur ce qui a été vécu, de comprendre aussi la force de ces rencontres. «Je pensais que ce serait difficile, j’avais des images, des peurs. Et en fait, j’ai découvert des gens très reconnaissants, simples, touchants. C’est une expérience profondément humaine», poursuit Thérèse Lupo, émue encore aujourd’hui. Ces mots reviennent d’ailleurs souvent, d’un témoignage à l’autre: humilité, gratitude, respect. On repart différent, avec un autre regard sur la pauvreté, mais aussi sur soi.
Servir, écouter, être présent
Ce voyage n’a cependant rien d’un séjour touristique. Il s’agit d’être là, vraiment: préparer un repas, distribuer un colis alimentaire, écouter quelques mots, parfois une histoire, dans une file d’attente. Dans cette simplicité, la rencontre se fait. «Il ne s’agit pas d’aider de haut en bas, mais d’être à hauteur d’homme», insiste Yannis Cuenot. Et c’est là toute la force du projet: transformer un acte de service en un moment de fraternité.
C’est aussi pour préserver cette profondeur de lien que le groupe reste volontairement restreint. Chaque année, le groupe se limite à douze participants, pour préserver la qualité des échanges et la cohésion. Les places disponibles sont généralement réservées en peu de temps, car cette expérience rare, humaine et spirituelle à la fois, change véritablement la vie de celles et ceux qui la vivent.
Au fil des années, cette aventure a su garder l’essentiel: l’esprit d’origine, celui imaginé par Coluche. Ce dernier avait imaginé ses Restos comme un cri du cœur, un geste sans calcul ni politique, juste pour «que les gens puissent bouffer et sourire un peu». Il croyait qu’on pouvait changer le monde, au moins un petit bout, en redonnant de la dignité à ceux qu’on ne regarde plus. C’est ce même souffle, celui d’une solidarité joyeuse, fraternelle et profondément humaine, que fait vivre aujourd’hui le Jura pastoral à travers ce voyage. Une semaine pour donner, écouter, se laisser toucher — et rentrer chez soi le cœur un peu plus grand.
- Formulaire d’inscription pour le prochain voyage du 9 au 13 février 2026 sur www.jurapastoral.ch
Céline Latscha
dans le Journal du Jura du jeudi 6 novembre 2025