Quand quatre langues portent une même espérance
Il suffit parfois d’un mot pour ouvrir tout un horizon. «Assomption» fait partie de ceux-là. Pour les catholiques, il désigne une grande fête mariale; pour d’autres, il demeure peut-être un terme un peu mystérieux, associé au 15 août sans que l’on sache toujours précisément ce qu’il signifie. La messe quadrilingue célébrée le dimanche 16 août a justement permis de redécouvrir cette fête à travers ce qui fait la richesse de la communauté catholique biennoise: des langues et des cultures différentes, mais une même célébration.
Français, allemand, italien et espagnol se sont ainsi rencontrés autour de Marie. Non pas simplement juxtaposés dans une liturgie où chacun serait resté dans son univers, mais réunis dans une même prière. Les chants ont naturellement donné corps à cette diversité. Le chant d’entrée faisait déjà voyager l’assemblée d’une langue à l’autre, de «Madre santa» à «Vierge Sainte», puis à l’espagnol et à l’allemand. Une manière très concrète de rappeler que la foi peut se dire avec des mots différents sans perdre ce qui la rassemble.
La célébration était accompagnée par le chœur féminin tessinois «Giovani Cantori di Pura», sous la direction de Christian Barella, avec Riccardo Quadri à l’orgue. Le répertoire faisait lui aussi dialoguer les époques et les traditions, avec notamment le Kyrie, le Sanctus et l’Agnus Dei de la «Messe à 2 voix» de Sigismond von Neukomm, «L’anima mia magnifica il Signore» de Georg Philipp Telemann et, au moment de la communion, le «Panis Angelicus» de César Franck.
Assomption, qu’est-ce que cela veut dire?
Le mot vient du latin assumere, qui signifie «prendre avec soi». C’est là une distinction importante: l’Assomption de Marie n’est pas l’Ascension du Christ. Dans la foi chrétienne, Jésus ressuscité «monte» vers le Père; Marie, elle, est «prise auprès de Dieu». L’Eglise catholique affirme qu’au terme de sa vie terrestre, Marie a été élevée corps et âme dans la gloire de Dieu. Cette conviction, très ancienne dans la tradition chrétienne, a été définie comme dogme par le pape Pie XII en 1950. La fête elle-même est bien antérieure: elle est attestée dès les premiers siècles et la tradition orientale parle volontiers de la «Dormition» de la Mère de Dieu.
Mais derrière ces mots de théologie se cache une idée finalement très accessible, y compris pour celui qui n’est pas catholique: une vie humaine ne se réduit pas à ce que l’on peut en voir ici et maintenant. Le corps, l’histoire, les liens tissés, les gestes accomplis, l’amour donné ne sont pas quantité négligeable. Pour les croyants, l’Assomption affirme avec force que l’être humain tout entier est appelé à la vie auprès de Dieu. Marie devient ainsi, selon les mots de la liturgie, un signe d’espérance et de consolation.
C’est peut-être ce qui rend cette fête parlante au-delà même du cercle des pratiquants. Elle pose une question que chacun peut entendre: qu’espérons-nous pour l’être humain? Que reste-t-il d’une existence, de ce que nous avons aimé, construit et partagé? La réponse chrétienne ne consiste pas à mépriser la terre au profit d’un ciel lointain. Au contraire, l’Assomption donne du prix à la personne dans son intégralité. Dans son Angélus du 15 août 2026, le pape Léon XIV rappelait précisément que Marie est accueillie auprès de Dieu dans «l’intégralité de sa personne» et que sa destinée renvoie les chrétiens à leur propre espérance de résurrection.
Marie, celle qui se met en route
Cette espérance n’éloigne d’ailleurs pas Marie de la vie quotidienne. L’Evangile de l’Assomption raconte sa visite à sa cousine Elisabeth. Marie apprend que celle-ci attend un enfant et se met en route pour aller à sa rencontre. L’image est simple: avant d’être la femme représentée dans la gloire du ciel par tant de peintres et de sculpteurs, elle est celle qui marche vers une autre femme.
C’est au cours de cette rencontre que jaillit le Magnificat, cette grande prière de louange dans laquelle Marie proclame les merveilles accomplies par Dieu. L’Assomption relie ainsi deux mouvements qui pourraient sembler opposés: lever les yeux vers le ciel et aller vers l’autre. Benoît XVI rappelait déjà que le récit de la Visitation permet de comprendre la grandeur de Marie à travers sa foi et sa confiance en Dieu.
Cette dimension prenait une résonance particulière dans une célébration quadrilingue. A Bienne, passer d’une langue à l’autre n’est pas un exercice théorique. C’est une réalité quotidienne, parfois exigeante, mais aussi profondément féconde. Lors de cette messe, les langues ne constituaient pas une frontière: elles devenaient tour à tour la langue de la prière de tous.
Le Notre Père chanté en latin accentuait encore cette impression d’unité. Français, germanophones, italophones ou hispanophones pouvaient alors se retrouver dans des paroles communes, héritées de siècles de tradition chrétienne. Puis les langues reprenaient leur place, notamment dans l’hymne mariale après la communion, dont les couplets étaient successivement chantés en italien, français, espagnol et allemand.
La présence des «Giovani Cantori di Pura» apportait à cette célébration une couleur supplémentaire. Venus du Tessin, ces jeunes voix féminines rappelaient à leur manière que la diversité linguistique ne se limite pas à traduire les mêmes phrases. Chaque langue porte aussi une sensibilité, une musicalité, une histoire. Et lorsqu’elles se répondent au sein d’une même liturgie, elles donnent à entendre quelque chose de très concret de l’universalité de l’Eglise.
Une fête qui regarde vers la vie
L’Assomption pourrait sembler raconter uniquement la fin de l’existence de Marie. Elle parle pourtant beaucoup de commencement. Elle ne célèbre pas une disparition, mais un accomplissement. C’est d’ailleurs ce que souligne une très ancienne manière de nommer cette fête: la «naissance au ciel».
Voilà sans doute pourquoi le 15 août reste une fête profondément tournée vers l’espérance. Elle ne demande pas d’oublier les fragilités de l’existence humaine, la séparation ou la mort. Elle affirme qu’elles n’ont pas le dernier mot. Pour les catholiques, cette espérance porte un visage, celui de Marie. Pour celui qui ne partage pas cette foi, la fête peut malgré tout ouvrir une porte sur ce qui anime les croyants: la conviction que toute personne possède une dignité qui dépasse ce qui est immédiatement visible, et que l’amour et la vie sont appelés à un accomplissement.
Dans une paroisse où se croisent tant de langues, d’origines et de parcours, cette messe de l’Assomption l’a exprimé sans long discours. Il a suffi que les voix passent de l’italien au français, de l’espagnol à l’allemand, puis se rejoignent. Quatre langues pour célébrer Marie, mais surtout une même espérance à partager.
Céline Latscha